[Livre] La course au mouton sauvage, de Haruki Murakami

« Tout le monde cherche à échapper à l’ennui, moi j’aspirais à m’y installer. Ma vie de jeune cadre publicitaire à Tokyo était remarquablement ordinaire : j’avais un vieux matou, trois costumes, je buvais de la bière en été et du whisky en hiver. C’est une photo – représentant une prairie de Hokkaïdô parsemée de moutons – une photo plutôt insignifiante, choisie pour une publicité, qui a tout fait basculer. »

En lambeau depuis son ouverture et un faux départ en 2011, il m’aura fallu un certain temps pour lancer véritablement ma section littéraire. Et pourtant, vu les piles de romans que je dévore, je ne manque pas de matière. Me voilà donc bien décidé à, enfin, faire vivre cette section, et pour lancer la machine, je ne prends pas le moindre risque et vous propose du très grand classique, avec La course au mouton sauvage. Bien qu’il ne soit pas chronologiquement le premier roman d’Haruki Murakami à mettre tombé dans les pattes, j’ai pris le parti de suivre quelque peu l’ordre des publications pour commencer. Publié en 1982 au Japon, La course au mouton sauvage (羊をめぐる冒険) est le dernier volume de ce qui est connu comme la Trilogie du Rat, avec Écoute la voix du vent (1979) et Le flipper de 1973 (1980). Ces ouvrages, sont, malheureusement, toujours inédits en français et ce dernier volet, tranchant avec les deux premiers, s’est vu décerner le Prix Noma des Nouveaux Auteurs à sa sortie tout en offrant son premier véritable succès à l’auteur.

Dans La course au mouton sauvage, l’écrivain japonais nous entraine dans les pas d’un jeune cadre publicitaire célibataire à la vie on ne peut plus inintéressante. C’est alors que la photo d’un troupeau de moutons perdus dans les pâturages d’Hokkaido, envoyé par un ami d’université perdu de vue, va l’entrainer dans un voyage surréaliste où vont se croiser, en autre, le Rat, un mystérieux Maitre du monde aux portes de la mort, un chauffeur qui passe des coups de fil à Dieu, une fille aux oreilles parfaites, un docteur ès mouton, et bien entendu, un mouton, n’appartenant à aucune race recensée, possédant sur le dos une étoile, et accessoirement, quand il lui prend l’envie, capable de prendre possession de quelqu’un afin de pouvoir œuvrer à ses propres desseins, parce que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Ce qu’il y a de fascinant chez Haruki Murakami, c’est la propension du bonhomme de réussir à créer un environnement où le fantastique se mêle au réel de façon cohérente, à partir d’un simple objet ou d’une situation plus que banale. À travers son style épuré, mais fluide, précis et empli de métaphores poétiques, l’écrivain japonais nous offre une enquête, racontée à la première personne, où la frontière entre le réel et l’irréel se brouille, de Tokyo à Hokkaidō, à la poursuite de ce mouton étoilé appartenant à une race qui n’existe pas, et sous les ombres planantes du Rat et du Maitre du monde. Ces deux derniers personnages font d’ailleurs office de véritables déclencheurs de l’histoire, puisque la manifestation du premier entraine l’action du second, à travers son bras droit. Le point de fixation principal du récit est, vous vous en doutez, ce mouton quelque peu spécial. Unique, sa recherche surréaliste entraine le personnage principal dans une succession de fantasques situations qui le mèneront à la rencontre de personnages du même acabit (le chauffeur au service du Maitre du monde possédant le numéro de téléphone de Dieu, un homme-mouton,…), se fondant parfaitement dans l’histoire, partie intégrante du réel. D’ailleurs, les nombreuses explications concernant les moutons et l’histoire de Hokkaido que Murakami distillent tout au long du roman sont le fruit d’un déplacement de l’auteur dans cette partie du Japon au début de l’écriture de son manuscrit.

L’un des autres traits singuliers du roman est que les personnages ne sont pas nommés par leur nom, mais uniquement par des surnoms, renforçant le côté mystérieux de l’aventure. Nous restons ainsi dans le flou, dépendant de Murakami et de sa volonté de nous dévoiler tel événement ou de laisser tel autre dans la brume. Pour nous offrir un fil conducteur, chaque chapitre se voit nommé par des titres explicites suivis du lieu où va se dérouler l’action. Il laisse d’ailleurs le lecteur face à lui-même lors du dernier acte, fin ouverte permettant à notre narrateur de revenir dans la suite directe du roman, Dance Dance Dance, publié six ans plus tard, où ses pas le ramèneront à l’hôtel du Dauphin. Mais ça, c’est pour une prochaine fois.

Premier véritable roman de Murakami à mêler réalité et fantastique, La Course au mouton sauvage est une franche réussite, une enquête aux frontières du réel où l’on se laisse avec grand plaisir entrainer dans cet univers onirique pour une poursuite improbable. Il n’y a plus qu’à espérer voir un jour les deux premiers tomes de la trilogie traduits en français pour pouvoir apprécier l’œuvre dans sa globalité.

PS : Cette chronique a pris son temps pour vous arriver, donc il n’est pas exclu que je la reprenne pour la rendre meilleur. 

Comments

  1. Leïva says

    Chouette critique!

    Je regrette également qu’on n’ait jamais eu l’occasion de lire les deux premiers volets de la Trilogie du Rat… (et qu’on ne l’aura sans doute jamais, vu le refus catégorique de Murakami de les voir traduits…)

    La course au mouton sauvage est à mon sens un excellent premier contact pour ceux qui veulent débuter avec l’univers de Murakami.
    Et il reste encore aujourd’hui, un de ceux que je préfère chez lui.

  2. Leïva says

    Si tu n’as pas encore lu 1Q84, tant qu’à faire, autant attendre la sortie du Livre 3 en mars afin de pouvoir les lire tous à la suite. 😉
    (je déteste cette attente entre les livre 2 et 3… 🙁 )

  3. Leïva says

    @Kams: Oups, je retombe par hasard sur cette page et vois ta question des mois plus tard, désolée…

    Ils ont été traduits en anglais dans les années ’80 pour le marché japonais uniquement, et pas distribués à grande échelle au niveau mondial. Il était dès lors très difficile de se les procurer (j’avais lu à une époque que cette édition était réservée aux étudiants japonais en littérature anglaise).
    Je viens de lire sur Wiki (en anglais) qu’il y aurait une réédition datant de 2009, mais à confirmer.

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